JUIN-JUILLET-AOUT 2009

(CONGO-AFRIQUE » Editorial)

La démission de Thabo Mbeki : Quelques leçons à tirer

Editorial

     ans la mesure où le leadership politique et économique de l’Afrique du Sud post-apartheid s’est peu à peu imposé sur le continent africain, ce qui s’y passe ne peut qu’intéresser l’opinion africaine aussi bien qu’internationale. C’est dans cette perspective que l’annonce de la démission, le dimanche  21 septembre 2008, de Monsieur Thabo Mbeki de la Présidence de l’Afrique du Sud à la demande pressante de hautes instances de son Parti politique, le Congrès National Africain (ANC), n’a pu laisser indifférent. Depuis l’annonce de cette démission jusqu’au moment où j’écris ces lignes, les commentaires vont bon train. Si certains analystes apprécient le courage et la lucidité de Monsieur Thabo Mbeki, allant jusqu’à évoquer la belle leçon de démocratie qu’il  donne par sa démission, d’autres  estiment, par contre, que la lutte que se livrent les deux camps antagonistes au sein de l’ANC (1) et qui aurait été à la base du départ de M. Mbeki pourrait, à la longue, avoir des conséquences imprévisibles sur l’avenir de l’Afrique du Sud et, partant, sur celui du continent africain (2).

Je voudrais, à travers cette réflexion, tenter de répondre aux questions que l’annonce de la démission de M. Mbeki a suscitées en moi. L’objectif que je m’assigne est celui d’essayer de comprendre ce qui se passe dans un pays qui, depuis plusieurs années, déploie sa « diplomatie tranquille » en faveur de la stabilité et de la dignité de l’Afrique. Il s’agira de voir dans quelle mesure ce qui se passe aujourd’hui en Afrique du Sud, première puissance économique et politique du continent africain, pourrait avoir des conséquences sur le pays lui-même ainsi que sur l’ensemble du continent africain.

Les questions auxquelles je vais répondre peuvent être ramenées à celles-ci :

     La démission du Président sud-africain, dans les circonstances que nous connaissons, n’est-elle pas une leçon de démocratie que l’Afrique du Sud donne à l’Afrique et au monde ?

     Cette démission n’est-elle pas une voie de sortie plutôt honorable pour un Président dont la popularité s’amenuisait au fil des jours non seulement dans son propre pays, mais aussi en Afrique et dans le monde ?

     La décision du Comité de l’ANC de forcer M. Thabo Mbeki à la démis-sion ne va-t-elle pas à l’encontre de l’esprit de « Vérité et Réconciliation » dont l’Afrique du Sud post-apartheid a beaucoup profité ?

     S’il est vrai que M. Thabo Mbeki a tenté d’influencer, sans succès d’ailleurs, la justice sud-africaine pour « couler » M. Jacob Zuma, son adversaire politique, le fait de le forcer à la démission ne risque-t-il pas d’apparaître comme une vengeance, celle du camp Zuma contre le camp Mbeki ? Si tel est le cas, M. Zuma, ou un autre de son camp après lui, ne risque-t-il pas de subir le sort que M. Thabo Mbeki vient de subir ?

Pour répondre à ces différentes questions et à d’autres qui pourraient émerger dans la suite, je me propose d’émettre cette hypothèse : L’Afrique du Sud a réussi, à  travers la démission de M. Mbeki, à donner une leçon de démocratie à l’Afrique et au monde. Par sa démission, M. Mbeki a, à mes yeux, et c’est cela l’ironie de l’histoire, mieux incarné son rôle de héraut de la « renaissance africaine » qu’il a eu du mal à assumer en tant que Président en exercice de l’Afrique du Sud. Je tenterai néanmoins de défendre cette hypothèse tout en étant conscient qu’il faudra du temps pour mieux cerner les tenants et les aboutissants de ce qui se passe en cette fin du mois de septembre en Afrique du Sud.

L’Afrique du Sud donne une belle leçon de démocratie

C’est sur décision du Comité directeur de l’ANC, qui l’accuse d’« interférences politiques » auprès du Procureur contre son rival Jacob Zuma, que M. Thabo Mbeki a présenté sa démission au Parlement de son pays. On se souvient que c’est ce même Parti politique(3) qui, après  les cinq ans de la Présidence de Nelson Mandela, lui a fait confiance en le plaçant à la tête de l’Etat en 1999.

Ce qui m’a plutôt frappé, c’est, sans conteste, la rapidité, voire la quasi élégance avec laquelle les événements se sont déroulés. Obligé de démissionner, le samedi 20 septembre, M. Thabo Mbeki a décidé de s’adresser au peuple sud-africain le dimanche 21 septembre, c’est-à-dire un jour seulement après. C’est au cours de son adresse solennelle intervenue en fin d’après midi du dimanche 21 septembre 2008 qu’il a officiellement annoncé sa démission de la Présidence de la République. Dans la foulée, les députés réunis le mardi 23 septembre ont fixé la date du jeudi 25 septembre 2008 pour le transfert du pouvoir. Comme prévu, le Parlement a élu, le jeudi 25 septembre 2008, Monsieur Kgalema Motlanthe, comme Président de la République d’Afrique du Sud.

M. Motlanthe avait été « choisi par le groupe parlementaire du Parti pour prendre les rênes du pays jusqu’aux élections générales du 2ème trimestre 2009 ». L’élection du 25 septembre n’a donc fait qu’entériner ce choix. A peine élu, le nouveau Chef de l’Etat a immédiatement mis en place un nouveau gouvernement dans lequel figurent plusieurs Ministres de l’ancienne équipe dont M. Trevol Manuel, Ministre des Finances. Tout s’est donc passé, comme on le voit, avec une rapidité remarquable et dans le respect de la loi, faisant ainsi éviter à l’Afrique du Sud une crise constitutionnelle. 

Le choix de M. Kgalema Motlanthe lui-même n’a pas été un fait du hasard. C’est, au contraire, un choix stratégique qui révèle que l’ANC est conscient du danger que ses luttes intestines font peser sur son avenir et son prestige. En effet, c’est en décembre 2007, lors du Congrès du Parti, que ce stratège apprécié par les deux camps antagonistes au sein du Parti a été élu vice-président de l’ANC. Il a, par la suite, intégré le gouvernement Mbeki pour, dit-on, « assurer le lien entre les deux clans et mener ces derniers mois une campagne de réconciliation, visant à rassurer la minorité blanche et les investisseurs étrangers inquiets de la réputation populiste de M. Zuma ».

Ce que j’apprécie - et je voudrais y insister -, c’est le fait que l’Afrique du Sud a réussi à éviter, en suivant de manière rigoureuse la loi fondamentale du pays, une crise constitutionnelle aux conséquences imprévisibles. Par le respect rigoureux des textes fondamentaux de leur pays, les Sud-africains ont évité de faire sombrer leur pays dans le chaos et la violence. J’apprécie cette mystique de la loi qu’incarnent les autorités politiques sud-africaines depuis la fin de l’apartheid. Partant de Nelson Mandela jusqu’à Thabo Mbeki, l’Afrique du Sud enseigne au reste de l’Afrique que le respect de la loi est la condition sine qua non pour arriver à la stabilité des institutions de l’Etat, gage de tout développement. La leçon de démocratie que l’Afrique du Sud enseigne à l’Afrique, c’est le respect rigoureux de la loi.

A travers sa démission, M. Mbeki incarne la Renaissance africaine…

M. Mbeki a démissionné au moment où la crise zimbabwéenne, dont la Communauté de développement de l’Afrique Australe (SADC) l’a chargé d’être le médiateur, s’apprête, selon toute vraisemblance, à trouver une issue heureuse (4). Grâce à ses efforts de médiation, un Accord politique de partage du pouvoir entre le Mouvement pour le Changement Démocratique (MDC) de Morgan Tsvangirai et le ZANU-PF de Robert Mugabe a été signé en présence de plusieurs délégations étrangères. Mais, n’y aurait-il pas lieu de se demander si la crise zimbabwéenne n’a pas contribué à ternir l’image de ce successeur de Nelson Mandela et à ouvrir ainsi la voie libre à ses adversaires politiques pour l’attaquer et le contraindre à la démission ? A propos de la crise au Zimbabwe, précisément, les observateurs se sont demandé pourquoi M. Mbeki, un Président dynamique et brillant a, contre toute évidence, sous-estimé la crise post-électorale dans laquelle a été plongé le Zimbabwe. La crise au Zimbabwe, et celle du Kenya avant elle, ont montré, comme l’écrit Béchir Ben Yahmed, que « les élections ne sont plus, en Afrique subsaharienne du moins, un moyen sûr d’installer à la tête du pays un pouvoir incontesté » (5).

Les graves dissensions entre M. Mbeki et son Parti ont précisément éclaté au grand jour pendant la crise zimbabwéenne. En effet, pendant que M. Mbeki s’obstinait à nier la réalité de cette crise, M. Jacob Zuma, devenu Président de l’ANC en décembre dernier, déclarait, le 17 avril 2008, que « la région ne peut se permettre une aggravation de la crise au Zimbabwe, d’autant que des informations révèlent une éruption de la violence dans le pays ». En même temps, l’ANC dont il était devenu le Président, réclamait la publication immédiate des résultats de la présidentielle à Harare (6). Déjà, la défaite de M. Thabo Mbeki à la Présidence de l’ANC au profit de son adversaire Jacob Zuma à un moment où celui-ci avait des démêlés avec la justice du pays, présageait un avenir plutôt mouvementé au sein du Parti.

Mais, en démissionnant comme il l’a fait le 21 septembre, même s’il n’avait pas visiblement un autre choix dans un pays où le Président est élu par la majorité parlementaire, Thabo Mbeki a, à mes yeux, appris des crises kenyanne et zimbabwéenne que rien ne sert de s’opposer à la volonté de la majorité de laquelle on tient le pouvoir. En même temps, il apprend à Messieurs Mwai Kibaki et Robert Mugabe ainsi qu’à tous les autres Présidents africains qui s’accrochent au pouvoir qu’on ne peut résister longtemps, sans conséquences néfastes pour soi-même et ses propres concitoyens, contre la volonté du peuple dont on veut être le leader. De Nelson Mandela, son prédécesseur, M. Mbeki aura donc appris que le pouvoir peut être quitté quand bien même son entourage ne pense pas ainsi.

Le deuxième Président de l’Afrique du Sud aura appris de l’histoire que la confiance d’une population en son leader dure le temps que celui-ci s’occupe réellement de son bien-être. Il aura compris, ce me semble, que la situation actuelle de l’Afrique du Sud où 82% des terres sont entre les mains blanches, où l’émergence de la « classe moyenne noire » dont il se vante est celle où une personne gagne 1000 $ par mois — montant insuffisant pour s’acheter une maison ou vivre ailleurs que dans les townships — et où les dernières violentes émeutes xénophobes (7) ont contribué à ternir son image à l’extérieur, cette situation ne nécessitait pas qu’il résiste à la décision de son Parti lui enjoignant de démissionner sans se mettre lui-même en danger et mettre la paix de son peuple en péril. 

L’organisation politique au Zimbabwe et au Kenya est, certes, différente de celle de l’Afrique du Sud. Cela ne peut cependant pas empêcher de se demander si la démission de M. Thabo Mbeki ne va pas, tant soit peu, influencer l’évolution politique au Zimbabwe et dans le reste de l’Afrique. L’expérience kenyanne où Messieurs Mwai Kibaki et Odinga ont fini par partager le pouvoir après des violences post-électorales inutiles a commencé à faire tache d’huile en Afrique. C’est cette solution qui est préconisée aujourd’hui au Zimbabwe. Mais, en démissionnant sans résistance le 21 septembre dernier, M. Mbeki ne dit-il pas à M. Mugabe du Zimbabwe et M. Kibaki du Kenya qu’ils auraient mieux fait, eux aussi, de quitter le pouvoir comme l’ont exigé, à travers les élections, leurs populations respectives, au lieu de s’y accrocher au prix de la perte inutile en vies humaines ?

Au-delà de la grande peine que l’on peut ressentir pour Thabo Mbeki forcé de quitter le pouvoir, j’estime, pour ma part, que son geste pourrait davantage inspirer les générations futures dans l’exercice du pouvoir. Lorsqu’un leader politique n’assure plus l’unité et le bonheur de son peuple, il devient la cause de sa propre perte. Et lorsqu’un leader s’occupe plus de ce qui se passe en dehors de son pays pendant que ses propres habitants croupissent dans la misère, il s’expose à la colère de son peuple.

Pour que l’Afrique du Sud conserve son
leadership politique et économique

Le charisme exceptionnel de Nelson Mandela a donné un prestige incontestable à l’Afrique du Sud. Le rôle que l’Afrique du Sud a joué et continue de jouer dans le règlement des différentes crises en Afrique, en l’occurrence celle en République Démocratique du Congo, a été remarquable. Mais, ce rôle ne peut être mieux joué que si l’Afrique du Sud s’emploie à (re)-donner la dignité à son propre peuple qui, au regard de certains aspects, vit encore comme au temps de l’apartheid. Il en va de sa crédibilité comme leader au niveau de l’Afrique. Les violences xénophobes (8) des sud-africains envers les Africains ont eu comme cause principale la crise que la communauté noire traverse. 

Dans cette perspective, on dit que la crise qui a conduit à l’éviction de Thabo mbeki a été prédite par son prédécesseur, M. Nelson Mandela, lors la Conférence de l’ANC en 1997. Evoquant les tensions et les difficultés que connaissent le Parti et ses partenaires depuis son élection comme premier Président sud-africain de l’après-apartheid, il avait déclaré :

« L’une des tentations auxquelles est soumis un dirigeant qui a été élu sans rencontrer de résistance est d’en profiter pour régler ses comptes avec ses détracteurs, les isoler, voire s’en débarrasser, et s’entourer de béni-oui-oui. Le dirigeant doit préserver l’union, mais il ne peut y parvenir s’il ne laisse pas les désaccords s’exprimer. Les gens doivent pouvoir critiquer leur dirigeant sans crainte. C’est à cette seule condition qu’on peut préserver l’union parmi les siens »(9).

   Ces propos de Mandela sont d’une vérité et d’une sagesse dont l’ANC devra tenir compte s’il veut conserver son leadership. Dans la configuration actuelle de la situation politique de l’Afrique du Sud, il est quasi impossible à un parti d’opposition d’accéder au pouvoir dans la mesure où le Président y est élu par la majorité parlementaire détenu par l’ANC. Le risque de profiter de cette position pour écraser les autres est grand. Celui de détruire ce qui constitue le prestige même de la nation sud-africaine : sa richesse multiraciale. C’est sa richesse multiraciale qui fait de l’Afrique du Sud une nation arc-en-ciel, c’est la sauvegarde de cette richesse qui fera de l’Afrique du Sud une force politique crédible et durable.

On sait, malheureusement, que M. Mbeki a été contraint à démissionner sur décision de son Parti, l’ANC, qui lui reprocherait de manipuler la justice au détriment de son adversaire politique. On sait aussi qu’au sein du Parti, un conflit ouvert oppose les pro Mbeki aux pro Zuma. Au-delà de tout ce qui peut être considéré comme juste et bon, la décision de l’ANC a été interprétée par les observateurs comme une manière de se venger. L’histoire de ce Parti montre d’ailleurs qu’elle est aussi faite, hélas ! de coups bas. La démission de Thabo Mbeki pourrait, dans ce cas, être considérée comme une victoire du camp Zuma sur le camp Mbeki.

Le danger que court l’ANC, au regard de sa majorité écrasante au Parlement, c’est d’échouer à gérer au mieux les antagonismes en son sein. Guy Taillefer écrit que « Thabo Mbeki, champion (néolibéral) de la renaissance africaine, et Jacob Zuma, populiste charismatique de gauche, ont des personnalités politiques dont l’antinomie traduit de façon exceptionnelle le malaise et l’insatisfaction qui animent la société sud-africaine » (10). Le succès de l’Afrique du Sud dans son rôle de leader politique et économique qu’elle s’est donné et qui lui convient bien dépend de sa capacité à mettre ensemble ces deux caractères incarnés par Thabo Mbeki et Jacob Zuma. Plus concrètement, les autorités actuelles du pays devront se pencher sur le développement de tous les citoyens, et plus particulièrement des masses pauvres qui souffrent encore, hélas !, du développement inégal de leur société. Si les masses pauvres soutiennent M. Zuma qui deviendra vraisemblablement le prochain Président de l’Afrique du Sud, c’est parce qu’il incarne, à leurs yeux, l’espoir de justice économique. Mais, toute justice économique ne peut s’opérer qu’à travers des décisions mûries et rationnelles. Et il y a plus : l’Afrique du Sud ne peut se développer seule sans aider les autres pays africains qui l’ont aussi aidée pendant la période sombre de l’apartheid. C’est ce souci, poussé peut-être à l’extrême, qui a habité M. Mbeki.

Le défi de l’Afrique du Sud, c’est de tenir ensemble les deux attitudes : celle de travailler davantage au développement de ses populations et celle de contribuer, en ce temps de la mondialisation, au développement de toute l’Afrique. Mais, cela ne peut advenir que dans la mesure où l’ANC, Parti majoritaire, luttera contre la tentation d’agir en dictateur. Le Parti devra plutôt sauvegarder à tout prix son unité interne en faisant émerger un leadership conciliant qu’incarne l’actuel Président élu et en décourageant les extrémistes qui ne rendent aucun service ni à M. Thabo Mbeki, ni à Jacob Zuma.

C’est de cette manière, me semble-t-il, que le rêve de la renaissance africaine deviendra une réalité, celle qui fait de l’Afrique non seulement un continent où la loi est respectée, voire vénérée, mais aussi celle où les minorités politique et ethnique sont respectées et intégrées dans l’exercice du pouvoir pour le développement solidaire de toute l’Afrique.

Par Ghislain TSHIKENDWA Matadi s.j.