(CONGO-AFRIQUE » Regards sur les temps actuels)
« Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul… » (Jn 12, 24)
Je n’ai pas eu accès à l’Internet depuis samedi 21 février 2009, date à laquelle le Révérend Père Ntima Nkanza, notre Provincial, m’a annoncé, à Hekima College/Nairobi, le décès du Père Beeckmans, cet aîné de valeur dont la vigueur intellectuelle et la capacité de travail continuent de m’impressionner plus que jamais! A Lusaka où je me trouve maintenant pour une réunion dans le cadre de l’apostolat social, j’ai pu lire les messages à propos du décès du Père René venus de certains compagnons dont Bob Albertijn, José Minaku, Anicet Nteba, Richard Erpicum. Je les remercie pour leur attention fraternelle…
Notre Provincial m’a annoncé le décès du Père René pendant que les jésuites de notre Province présents à Nairobi se préparaient pour aller fêter deux de nos compagnons, Achille Bundangandu et Adélard Insoni, qui venaient d’être ordonnés diacres. Pendant que je rejoignais le groupe, je vis le Père Provincial qui venait d’arriver à Hekima College se lever, l’air grave, et venir vers moi pour m’annoncer la triste nouvelle du décès du Père René.
La nouvelle ne m’avait pas beaucoup surpris parce que, la veille, le Père Anicet Nteba m’avait annoncé que le Père avait reçu le sacrement des malades. Tout était dit…
J’ai plutôt été frappé par cette succession d’événements symboliques : un des serviteurs de la mission du Christ venait d’être rappelé par le Père pendant que ce même Père très bon nous faisait le don de deux frères prêts à offrir leur vie pour cette même mission. Je compris, dès lors, avec une lumière nouvelle, que nous n’avons pas à trop nous agiter de ce qui nous arrive : vie longue ou vie courte, bonne santé ou maladie, pauvreté ou richesse, défaites ou succès… C’est ce que, me semble-t-il, Saint Ignace nous dit dans les Exercices Spirituels lorsque, dans « Principe et Fondement », il oriente notre regard vers l’essentiel : la louange et la vénération de notre Dieu. C’est ce que nous exprimons aussi à travers le « Sume Suscipe », demandant à Dieu de prendre et de recevoir tout notre être et de ne nous donner que son amour et sa grâce…
René Beeckmans, comme tout être humain, n’était pas seulement fragile et vulnérable, il était aussi et surtout un mortel, mais un mortel promis à la vie éternelle par celui qui s’est fait fragile et vulnérable par amour : Jésus.
« Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul… ». La mort et la résurrection de Jésus nous font prendre conscience que notre propre fragilité et vulnérabilité sont une voie vers la rencontre avec l’Unique nécessaire, vers notre propre salut… C’est en reconnaissant notre faiblesse que la force du Ressuscité vient à notre secours et nous sanctifie : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul… »
Je voudrais, ici, rendre grâce à Dieu pour l’œuvre merveilleuse accomplie par le Père René Beeckmans… Je le ferai de la manière dont le peuple tshokwe dont je partage la culture le fait à l’endroit d’un initié… Oui, s’il avait vécu en terre tshokwe, René Beeckmans aurait été pleuré, mieux, accompagné comme on le fait à l’endroit de celui qui a été initié à la Mukanda et à la Mungonge… Quand les initiés à la Mukanda et à la Mungonge meurent, on dit d’eux à peu près ce que dit l’Apocalypse :
« Ils viennent de la grande épreuve. Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’agneau. C’est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu et lui rendent un culte jour et nuit dans son temple. Et celui qui siège sur le trône les abritera sous sa tente. Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, le soleil et ses feux ne les frapperont plus, car l’agneau qui se tient au milieu du trône sera leur berger, il les conduira vers des sources d’eaux vives. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux ». (Ap 7, 14-17)
Je voudrais donc parler directement au Père René, en lui rappelant ce que nous avons vécu ensemble et, surtout, ce qu’il a pu faire de beau et de bien sur cette terre des hommes… Je lui parlerai en m’imaginant devant son cercueil sur lequel j’aurais préféré que l’on dépose un exemplaire de la revue Congo-Afrique… Oui, on enterre un initié en le faisant accompagner par un objet auquel il s’est identifié… Il y aurait donc son étole, et à côté, un exemplaire de la revue à laquelle il a consacré son effort…
Cher Père Beeckmans,
Lorsque je t’ai rencontré pour la première fois – j’étais alors étudiant à Saint Pierre Canisius – je t’ai dit que je t’avais connu avant que je n’entre dans la Compagnie de Jésus. J’étais, à l’époque, élève en 6ème littéraire au petit séminaire de Laba, dans le diocèse d’Idiofa. Un de nos professeurs nous avait parlé de la revue Zaïre-Afrique et de la possibilité de nous mettre à trois ou à quatre pour nous y abonner… C’est ce que nous avons fait…
Que lisions-nous, cher Père, dans cette revue sinon la rubrique « Afrique-Actualités » que tu tenais avec un si grand soin ! C’est par la lecture de cette rubrique que nous apprenions les grands événements de notre pays, espérant ainsi répondre aux questions de culture générale qui nous seraient posées aux Examens d’Etat… Notre professeur nous informa que certains textes proposés à l’épreuve de français étaient tirés de la revue Zaïre-Afrique… Je lisais donc tes articles sans savoir que je serais jésuite un jour et que je collaborerais à la revue…
Et quand, en juillet 2004, le Père Provincial m’a envoyé travailler avec toi à Congo-Afrique, je t’ai rappelé ce que je t’avais dit en 1997. Je te l’avais rappelé parce que, soit dit entre nous, tu ne m’avais pas accueilli comme je l’avais espéré… Je t’ai dis, tu te rappelles, que je venais apprendre de toi comment écrire et bien écrire et que je ne venais pas te remplacer. Et depuis, j’ai appris de toi beaucoup de choses… Attentif, tu me faisais prendre conscience de mes faiblesses, celle, par exemple, de lâcher l’attention de la lecture d’un texte à la conclusion… Il faut être concentré du début à la fin de la lecture d’un texte, me répétais-tu souvent… C’est grâce à toi et à Congo-Afrique, n’est-ce pas, que certains Congolais ont appris à écrire et sont devenus écrivains : Kä Mana, Faïk Clémentine Nzuji, Kasereka…
En 2006, le Père Provincial m’a nommé Editeur et Rédacteur en chef de la revue Congo-Afrique et, toi, tu as accepté de devenir mon adjoint ! Cher Père, j’ai été très frappé par ton humilité… J’ai aimé la manière dont la transition a été faite : une transition en douceur… chose pas toujours facile.
A ce propos, un jour, tu es venu chez moi avec une invitation de l’ambassade de France qui t’invitait à une soirée en tant qu’Editeur et Rédacteur de Congo-Afrique. Tu as vite couru chez moi juste pour me dire qu’il revenait à moi d’y aller au nom de Congo-Afrique… Emu et édifié, je t’avais demandé d’y aller… C’est une marque de simplicité et d’honnêteté que je n’oublierai jamais.
La transition à Congo-Afrique s’est donc faite de manière merveilleuse et douce ! Merci de m’avoir introduit avec tact à ce travail contraignant et de m’avoir appris qu’il faut savoir quitter, avec humilité, ce à quoi on est attaché.
Permets que j’évoque une autre expérience. Un jour, nous avons été à deux au restaurant Chez Nicolas à la Gombe… Je t’avais fait une surprise, une surprise qui s’est révélée agréable, car tu t’es rappelé ta chère maman avec qui, quelques années avant, tu avais été dans ce même restaurant… Tu m’avais beaucoup parlé de la revue et de son histoire. Tu m’avais conseillé d’être fidèle aux amis de Congo-Afrique et de créer de solides amitiés autour de la revue… C’est ce soir-là, à côté d’un bon verre de vin rouge et d’un bon plat de poisson, que tu m’as, de manière symbolique, béni en me confiant la responsabilité de continuer l’œuvre à laquelle toi et nombreux de nos aînés avez consacré vos énergies et votre vigueur intellectuelle… C’est ainsi que j’avais compris, en Africain, la symbolique de notre soirée inoubliable au restaurant Chez Nicolas !
Mais très vite, ta santé a commencé à décliner. Et pour te protéger, nos supérieurs ont jugé bon que tu restes en Belgique. Tu avais souffert de cette décision, tant tu voulais rester au Congo et y mourir. Mais, il n’était pas sage et charitable de te laisser à la fois dans une situation incertaine et dans un pays incertain… Tu as donc obéi et te voilà à Heverlee…
C’est à Heverlee, justement, que je t’ai rencontré pour la dernière fois. Oui, le 23 novembre, le Père Bob Albertijn dont la gentillesse et la disponibilité sont une force remarquable, m’a accompagné à Heverlee pour t’y rencontrer. Le Père Bob m’avait prévenu :
« René ne va pas très bien… J’espère qu’il te reconnaîtra ! » Contrairement à ce que nous pensions tous les deux, tu m’avais reconnu et tu étais vraiment heureux de me rencontrer. Je te revois monter avec moi à la Bibliothèque de Heverlee pour me montrer où se trouvait Congo-Afrique. Nous avons, ce jour-là, parlé de la revue et j’ai réalisé combien tu étais attaché à cette revue, au Congo et à ses habitants…
Au réfectoire, nous étions assis l’un à côté de l’autre… Tu m’avais servi de la bière et j’avais vu les compagnons de Heverlee étonnés de nous voir heureux, oubliant ce qui nous unissait : Congo-Afrique. Père, je m’en rends de plus en plus compte : travailler ensemble comme compagnons de Jésus, collaborer à une œuvre dans la simplicité malgré les difficultés et les contradictions, tout cela unit plus que jamais et fait de nous de vrais amis dans le Seigneur. Oui, c’est ce dont je me rends compte depuis que tu es parti de l’autre côté… La mort ne nous sépare pas, dès lors, elle nous unit au contraire et nous stimule à l’effort…
Le samedi 21 février, tu as donc été rappelé par le Père... Comment en aurait-il été autrement lorsqu’on sait ce que Jésus nous dit :
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance » (Jn 12, 24).
Le travail que tu as commencé produit et produira beaucoup de fruits malgré les difficultés… J’aimerais, ici, te redire ce que je t’ai dit le 23 novembre 2009 à Heverlee :
« L’œuvre à laquelle tu as consacré ta vie jésuite au Congo sera poursuivie avec un soin particulier, détermination et responsabilité. Nous qui sommes restés de ce côté-ci, nous continuerons de t’honorer à travers ce que tu as commencé: Congo-Afrique. Les projets que nous avons sont immenses : numériser toute la revue et en faire un instrument de recherche compétitif sur le plan tant national, africain qu’international… En prévision de la célébration de 50 ans de la revue, ta chère rubrique « Afrique-Actualités » sera publiée en un ou deux volumes. Les chercheurs pourront lire avec plaisir cette histoire simplement et passionnément racontée par un amoureux du Congo et de l’Afrique, mieux, un des dignes fils de Saint Ignace, un amoureux du Christ ».
Tu as rejoins, depuis le 21 février 2009, ton cher père et ta chère mère, ces grands et sincères bienfaiteurs de Congo-Afrique. Ils ont compris qu’une revue doit être soutenue et subventionnée et qu’elle n’est pas essentiellement faite pour générer les recettes comme on peut facilement l’imaginer… Ils t’ont encouragé et aidé… Dis-leur un grand merci de notre part…
Que par ton intercession et leur intercession, Dieu suscite, cher Père, des personnes généreuses, celles dont nous avons besoin pour soutenir l’œuvre que tu as aimée et pour laquelle tu as tout donné.
Adieu ! cher Père.
Par Ghislain TSHIKENDWA Matadi