JUIN-JUILLET-AOUT 2009

(CONGO-AFRIQUE » Regards sur les temps actuels)

A l’occasion de l’Eucharistie célébrée en l’église du Sacré-Cœur. Kinshasa-Gombe, le 26 février 2009

Regards sur les temps actuels

Textes : Sagesse 2,23 et 3,1-6.9; Romains 8,18-23; Luc 12,35-38.40

Chers frères et soeurs,

Nous sommes réunis ici pour prier pour le repos de l’âme et pour honorer la mémoire de quelqu’un que nous avons connu, estimé et aimé, un compagnon jésuite, un ami, le Père René Beeckmans. Dieu vient de de le rappeler à lui, nous sommes en deuil, nous voulons prier, nous voulons nous souvenir…

L’évangile que nous venons d’écouter vient de nous rappeler que Jésus disait à ses disciples :

« Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître… »

Nous sommes nombreux à garder du P. Beeckmans le souvenir de quelqu’un qui, jour après jour, fidèle à son poste de travail, est resté – comme dit l’évangile – en tenue de travail, entièrement occupé à ce qui était l’œuvre de sa vie, la rédaction et la direction de la revue Congo-Afrique. Certains jours, littéralement, sa lampe restait allumée, il se consacrait jusqu’à des heures tardives à son travail. Dans le texte de l’évangile que nous avons entendu, Jésus ajoute :

« Soyez comme des gens qui attendent le retour de leur Maître… »

René attendait, certainement, ce retour. Mais en attendant, il n’allait pas s’endormir, ni se contenter de beaux sentiments : la spiritualité du P. Beeckmans était la spiritualité d’une attente vigilante : René avait vivement le sens des responsabilités que le Seigneur nous a laissées « en attendant son retour ».

En terminant sa théologie, le P. René avait choisi comme thème de son mémoire de licence : « Le rapport entre l’Eucharistie comme pain de vie et notre devoir de donner du pain à tous les humains qui ont faim ». Il avait donc voulu réfléchir profondément au rapport entre l’Eucharistie qu’il célébrait comme prêtre, et notre devoir de nous engager au service des pauvres dans ce monde, notre devoir d’aider substantiellement à résoudre les problèmes de la pauvreté, de la faim et du développement. Nous ne nous tromperons pas en pensant que les efforts incessants qu’il a fournis pour publier mois après mois dans Congo-Afrique les études solides des meilleurs auteurs qu’il parvenait à contacter, il a voulu mettre ce programme-là en pratique : collaborer au progrès, à plus de justice et de bien-être pour les nombreux pauvres dans nos pays. Il ne faisait pas autre chose quand il donnait, à Kisantu, ses cours de droit ou d’économie politique et qu’il enseignait les théories de développement économique du Père Lebret et du socialisme africain de Léopold Sédar Senghor et de Mamadou Dia.

Il ne cherchait pas autre chose quand, à la fin de sa théologie, pour se préparer à sa tâche de rédacteur en chef de la revue, il est allé prendre contact pendant quelques mois à Paris avec l’Action Populaire, le Centre d’études économiques et sociales des jésuites français, et qu’il est ensuite allé travailler dans un kibboutz en Israël, afin d’y observer les méthodes de développement économique qu’on y mettait en œuvre. Et c’est toujours le même idéal qu’il s’efforçait de communiquer aux futurs prêtres dans de nombreux instituts en y donnant le cours de l’enseignement social de l’Eglise.

Oui, le Seigneur reviendra, René le savait bien. Mais il savait également, et c’était pour lui une perspective dynamisante, qu’à son retour, le Seigneur nous demandera ce que nous avons fait de son commandement de l’amour : « J’avais faim, m’avez-vous donné à manger ? J’avais soif, m’avez-vous donné à boire ? ... » Et René savait aussi que, d’une certaine manière, le Seigneur Jésus se promène incognito sur notre terre. Il se cache pour ainsi dire en s’identifiant à tous ceux qui ont faim, à tous les pauvres et les laissés-pour-compte, à toutes les victimes des nombreuses formes d’oppression et d’exploitation qui continuent d’exister, malheureusement, dans notre monde.

Le P. René a voulu consacrer toute sa vie à cette tâche et à cette responsabilité-là, principalement et d’abord par le moyen de la publication de sa revue. Faire réfléchir ses lecteurs, apporter des perspectives, informer, susciter des initiatives, proposer des pistes de solution, éveiller la pensée, appeler au sens des responsabilités : voilà ce qu’il voulait faire, mois après mois, dans les dix numéros par an que, pendant quarante années, il a fait sortir des presses de l’Imprimerie Saint-Paul.

Je suis allé cet avant-midi dans notre Bibliothèque à Kimwenza, j’ai regardé les quarante volumes reliés de Congo-Afrique des années passées, et je me suis dit : Oui, cet homme a travaillé, oui, il a servi le Seigneur au Congo et en Afrique. C’est comme s’il s’était dit : en attendant le retour de notre Maître, ne désertons pas nos tâches humaines, consacrons-nous avec intelligence et vigueur à l’allègement des souffrances de nos sœurs et de nos frères humains. Sa foi dans le retour du Christ inspirait le présent du P. Beeckmans et donnait à ses efforts et à ses labeurs, sens et valeur.

Quand il avait 16 ans, le P. Beeckmans a connu un événement immensément triste. C’était la fin de la guerre, et une bombe allemande est venue détruire complètement la maison où il habitait avec ses parents et son frère aîné. Comme par miracle, il est lui-même resté indemne sous les débris de la maison effondrée. Mais, il entendait sa mère pleurer et crier au secours. De son papa et de son frère aîné, il n’entendait rien. S’étant dégagé d’en-dessous des murs effondrés, il s’est mis d’abord à dégager sa maman, gravement blessée, et à la confier aux voisins pour qu’ils l’acheminent vers l’hôpital le plus proche. Avec l’aide des voisins, il s’est mis ensuite à dégager les décombres, à la recherche de son père et de son frère. Hélas, il a dû constater que les deux étaient morts, écrasés par les murs effondrés de la maison…

Ce désastre a marqué le P. Beeckmans très intimement et pour toute sa vie. Rien d’étonnant alors qu’il soit profondément resté attaché à sa maman, la seule personne qui avait survécu avec lui à ce malheur. Sa maman, elle aussi, s’est sentie toute sa vie très unie au seul fils qui lui restait. Elle s’associait intimement à tout ce que René réalisait et entreprenait. Elle était aussi spirituellement unie à son fils prêtre et jésuite. Plusieurs fois, elle est venue le voir ici au Congo pour l’encourager. Elle lisait ses articles, elle soutenait la revue, elle connaissait les amis congolais de son fils, elle les recevait chez elle quand ils étaient de passage en Belgique.

C’est sans doute d’elle aussi que René a hérité de ce cœur chaleureux et joyeux que nous lui avons connu. Tous ceux qui l’ont connu peuvent en témoigner : le P. Beeckmans était capable d’amitiés fortes et fidèles. Il ne vous incluait peut-être pas facilement dans le cercle de ses amis, car il cherchait la sincérité et la franchise. Ce qui était inauthentique, ce qui semblait entaché d’hypocrisie ou de formalisme, il s’en méfiait. Mais, une fois qu’il vous a adopté comme ami, une fois qu’il vous a fait confiance, vous pouviez être sûr de sa sincère sympathie et de son amitié fidèle.

Les compagnons jésuites qui ont partagé sa vie et qui ont collaboré avec lui peuvent en témoigner. Les nombreux collaborateurs de Congo-Afrique se souviennent certainement des échanges inspirés et passionnés qu’ils ont pu avoir avec lui. Combien d’entre eux ne se rappellent-ils pas aujourd’hui tout ce que le P. René leur a appris, tout ce que son exemple leur a montré, et cela, si souvent dans une atmosphère  de collaboration sincère et cordiale ! Mentionnons aussi son amitié pour les jeunes dont il s’entourait volontiers dans son club de tennis. A beaucoup d’entre eux, il a procuré un travail rémunéré comme moniteur de tennis. Certains d’entre eux, il les a baptisés durant les veillées pascales qu’il célébrait avec eux. D’autres ont reçu de ses mains leur première communion. D’autres encore lui ont demandé de bénir leur mariage. Et tout cela, dans ce climat de confiance et d’amitié que, maintenant, j’en suis sûr, ils gardent dans leur cœur comme un trésor qu’ils ne perdront jamais.

Oh, comme le P. Beeckmans aurait voulu, comme le dit l’évangile d’aujourd’hui, que le Seigneur Jésus, en revenant, le trouve encore engagé dans sa tâche !  Oui, il désirait terminer sa vie, sa tâche ici en RD Congo. Il est vrai qu’entre 2005 et 2007, il a accepté de passer la main et de confier graduellement toute la responsabilité de la rédaction et de la direction de la revue à un confrère, un jésuite congolais. Bien que difficile et exigeant une vraie abnégation, cette transmission il l’a faite de tout son cœur, dans l’amitié et la confiance entière. Son successeur en témoigne quand il dit que, pendant ces deux années de transition, et malgré les petits malentendus inévitables, il a pu collaborer avec le P. Beeckmans dans la simplicité et trouver en lui un vrai ami, un vrai compagnon et un ami dans le Seigneur.

Mais, hélas, à peine deux ou trois mois plus tard, se sont manifestés les premiers signes de la maladie qui vient de l’emporter ! Obligé de rentrer en Belgique, obligé d’y rester tout à fait contre son gré à cause de son état de santé qui se dégradait rapidement, il a vécu cet éloignement par rapport à son milieu de vie à Kinshasa comme un vrai exil, un déchirement qui le peinait profondément. Vu l’état de sa santé, on ne pouvait malheureusement pas faire autrement. Et c’est ainsi qu’à peine une bonne année plus tard, il y a quelques jours, le Seigneur l’a rappelé à lui. « Dieu a créé l’homme pour une existence impérissable », avons-nous entendu dans la première lecture. Et le texte du livre de la Sagesse ajoute aussitôt : « Dieu a fait de l’homme une image de ce que lui, Dieu, est en lui-même. »

«Dieu est amour», et à la mort de l’homme, Dieu fait de lui une image de ce que lui, Dieu, est : une image de l’amour. L’existence impérissable, la vie auprès du Seigneur dans son Royaume, nous prions Dieu pour qu’il la fasse vivre maintenant au P. Beeckmans selon le meilleur de ce qui l’a inspiré pendant toute sa vie sur cette terre : l’amour et le souci pour tous ceux qui ont faim et qui souffrent. « La création aspire de toutes ses forces à la révélation des fils de Dieu », avons-nous entendu dans la deuxième lecture d’aujourd’hui. « La création tout entière crie en souffrance, ajoute le texte, la création passe par les douleurs de l’enfantement. »

Le monde autour de nous, mes frères et sœurs, n’est en effet pas encore un monde où tous mangent à leur faim, un monde qui jouit de la paix, de la réconciliation, de la justice, du plein bien-être. Loin de là ! Les objectifs, les soucis qui ont poussé le P. Beeckmans à travailler pendant quarante ans à sa revue Congo-Afrique ne sont pas encore réalisés, on n’y a pas encore pleinement répondu, loin de là ! Là où il est maintenant, près du Seigneur qui le purifie et l’accueille dans la gloire, je suis sûr qu’il reste attaché à tous ceux qu’il a pu considérer comme ses collaborateurs et amis de la revue. Il sait que nous partageons son idéal. Je suis sûr qu’il prie pour que nous poursuivions son œuvre et que nous continuions de servir le Seigneur Jésus dans toutes les personnes qui ont faim et qui souffrent dans notre monde, par le moyen d’études et de publications. Le P. Beeckmans répétait parfois cette phrase de Saint-Jean de la Croix, et il nous la confie intimement durant cette Eucharistie:

 « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour. »

Ce soir de la vie, pour lui, est venu. Prions pour que nous nous inspirions du même idéal, jusqu’au soir de la nôtre. Amen.

Par Johan ALLARY s.j.